Anne-Lise BLANCHARD Les jours suffisent à son émerveillement

Publié le 19 Janvier 2019 par Claude Donnay

Anne-Lise BLANCHARD, Les jours suffisent à son émerveillement », éditions unicité, 2018, 13 €

 Le recueil d’Anne-Lise Blanchard me parle particulièrement, à moi qui écris souvent des textes hésitant entre poésie et narration, des textes où le phrasé emprunte autant au récit qu’au rythme du poème.

Autant vous le dire d’emblée, ce recueil m’a procuré l’«émerveillement » promis dans le titre.  Sans déflorer le livre, on peut parler de cette mosaïque d’instantanés, de petites scènes et faits quotidiens, qui racontent une vie, celle de la narratrice et celle de sa famille, de l’amour qui les anime.  Passent les moments de l’enfance, de l’adolescence, de la maturité… Les amours, la maternité éblouissante, les regrets parfois, cette mélancolie qui saisit à la gorge quand on revisite le passé, l’enfance à jamais enfouie en nous.

« …Dans le miroir elle reconnaît le lavage de bouche de son grand-père qu’elle regardait en silence il y a quarante ans. » (p.30)

Et le lecteur est embarqué dans cette magie du quotidien, des petits gestes, des moments précieux, qu’on enferme en soi comme des perles, dont la lumière brillera au fil des années.  Ainsi ce jour où, lors d’une randonnée en montagne, la petite famille emmenée par le père s’égare.  La nuit tombe, le refuge trop éloigné.  Hasard heureux, un abri à vaches.  Je vous livre la fin du texte :

« Ils sont assis autour du feu.  Ils l’ont allumé avec les feuillets d’un carnet humide et un briquet retrouvé dans la poche d’un pantalon mouillé au fond du sac.  Les flammes sont courtes.  Ils ont partagé le quignon de pain en quatre.  Le plus jeune repose la tête sur les cuisses de la mère.  Il suce une fois son pouce, une fois sa portion de pain.  Le père sort de l’abri à vaches.  Il a arrangé les sacs pour faire un matelas.  L’aîné tend au-dessus du feu son bout de pain piqué sur une branchette.  Il dit : Je crois que c’est encore mieux que le Club des cinq.  Le plus jeune se redresse : Moi j’aimerais passer toutes les vacances comme ça. »

Les moments rares s’enchaînent.  Il n’y a pas de temps mort dans la vie et tant de choses à voir, à vivre, de Noël et sa fête à la beauté du père jouant du piano, des paysages de la Drôme à Murighiol, de Meghri à Boulbon, la vie continue au fil des saisons et des rencontres. Et tout cela est magnifié par l’écriture tout en nuances d’Anne-Lise Blanchard, une écriture tissée d’images et de beauté simple.

« Ils sont silencieux dans leurs sourires » (p.52)

« Le ciel débusque de gros et noirs nuages » (p.36)

« Elle caresse les touches blanches qui ressemblent aux dents d’un lapin » (p.10)

Un très beau livre, précieux, de ceux qu’on emporte dans sa poche pour s’en délecter à petites bouchées gourmandes.

Claude Donnay, revue Bleu d’encre, janvier 2019

 

Anne-Lise Blanchard, Les jours suffisent à son émerveillement, éditions Unicités, 13€

 « Combien de joies vivons-nous en une vie ? Elle ne saurait les compter ». Comme un pari de capter des moments d’émerveillement, d’éternité, même si le noir s'avance à pas menus. Le corps sensuel de l’enfant a retenu maints plaisirs comme croquer un pois, faire des cabrioles, rire avec le père… L’espace n'est pas assez grand pour les désirs de l'amoureuse, pour la peau et le souffle de la mère. Et en chaque saison, la nature appelle : « Il n'est pas besoin de triturer un matériau quand on sait le chant des oiseaux, le vent dans les arbres, le sel sur la peau ou la terre collée aux paumes.» Peut-être est-elle toujours la petite du père qui lui souhaite à chaque anniversaire ses éternels 18 ans. Ce père qui ne cesse de la surprendre : ainsi un jour elle découvre qu’il sait divinement jouer du piano. Sur les tombes il faut border les morts, poser les lèvres sur chaque nom. Le trop de gris, de bleu, de blanc risque de dévaster son fragile intérieur. Même quand un gouffre s'ouvre, quand tout se défait, elle s'obstine à danser la vie. Le recueil se termine par « enfants où êtes-vous?» Comme un appel à l'enfant qu'elle a été, aux enfants qui sont partis, à tous les enfants du monde qui, comme elle, auront le cœur d’inventer un sens à la vie. La poétesse utilise le « elle » non le « je », ce qui permet un regard sur le passé avec une émotion contenue faisant place à celle du lecteur.

Des fragments poétiques sobres, pudiques, ciselés qui chassent un peu la peur de la fin, donnent une profusion de couleurs, de sons, de paroles qui touchent nos corps.

Jacqueline Persini, Poésie Première n° 74, septembre 2019

 

Anne-Lise Blanchard, Les jours suffisent à son émerveillement, Éditions Unicité, 2018.

Lecture de Michel Ménaché

À l’âge où l’avenir se rétrécit, vient le temps des nostalgies, des souvenirs prégnants ou des brumes de mémoire, la brûlure récurrente des séparations et des deuils. Anne-Lise Blanchard revient sur les instants de bonheur, les chagrins, les surprises de l’existence dans un recueil achronique de fragments autobiographiques, à la troisième personne. « Elle » fait jaillir le merveilleux là où les gens pressés ne perçoivent que l’ordinaire banalité du quotidien. Depuis Hölderlin, cette aptitude de l’accueil relève d’une sensibilité exacerbée à habiter poétiquement le monde. Et c’est en poète que l’auteure cisèle ses proses sensuelles dans lesquelles les odeurs, les couleurs, les rires et les larmes retrouvent leur fraîcheur native. Émotion et légèreté s’accordent dans une tonalité délicate. Avec une économie de mots, un art de l’ellipse qui fixent l’éphémère sur la page, sans lui briser les ailes…

Dès les premières pages, le rapport tactile et olfactif aux êtres aimés est prépondérant. Enfant, la narratrice reconnaît la présence de la mère à l’odeur de fleur d’oranger  :

« elle embrasse sa main. Elle se cache dans son cou ».

Elle a grandi, vécu une première relation amoureuse. Ellipse suggestive  :

« Ils apprennent leurs mains les yeux fermés. Sans mots. Sans oreilles. »

Et quand elle va devenir mère, il y a comme un renversement des rôles sous la peau :

« Elle est de plus en plus légère. L’enfant la porte ».

Joie profonde éprouvée comme une harmonie totale avec la nature :

« Ses pieds dansent et l’enfant danse avec elle à l’unisson des mousses et des sources. »

Du souvenir d’une naissance proche à celui d’une disparition imminente, on retrouve la même confiance, la même tendresse partagée, sobrement évoquée :

« Elle n’a pas peur. Elle emporte le dernier sourire. »

Parfois, c’est un détail infime qui a retenu un instant l’attention et qui ne s’est pas effacé de la mémoire, un oiseau qui s’est invité à table, posé sur une assiette. Un autre jour, le sauvetage d’un chaton juste né dont la mère trop âgée n’a pas de lait. Un ciel d’hiver derrière la vitre. Théâtre des choses vues. Parti pris de l’œil.

Quelques scènes plus intenses recréent un lien fort après des années d’éloignement. Par exemple, un malentendu filial enfoui qui se dénoue au hasard. De passage chez ses parents, la narratrice entend une sonate au piano qu’elle n’identifie pas, demande à la mère si c’est la radio. Celle-ci lui apprend que c’est le père qui joue. Elle n’en revient pas, s’approche, très émue :

« Elle pleure. Allégeance. »

Le père lève le voile sur cet instrument qu’elle aussi, enfant, aurait voulu apprendre à jouer. C’était l’époque des vaches maigres, les premières années difficiles après le rapatriement des Français d’Algérie. Réponse abrupte :

« Mais ma petite, tu voulais que je te dise que je n’avais pas un rond. »

Autre souvenir marquant d’une visite au cimetière décrite en quelques touches brèves d’une fine poésie. Nettoyage et fleurissement de la tombe familiale. Apaisement intérieur. Délicatesse des trois dernières phrases, parfait tercet lyrique en prose :

« Un nuage passe sur le soleil. Le soir peut descendre. Elle a bordé ses morts. »

Une vie d’amour mais une vie émiettée par l’absence répétée du « visiteur », père des deux enfants. L’ellipse métaphorique touche le lecteur avec justesse :

« Elle l’attend. Sa vie entière est une salle d’attente dont elle aura eu à cœur de renouveler les couleurs. »

Sans doute ont-ils dansé leur vie mais quand la famille se retrouve démembrée, la solitude pèse encore davantage. Chagrin et nostalgie :

« Elle pleure tout ce qui s’est défait […] Enfants où êtes-vous ? »

« Écrire, c’est justifier une vie », affirme Annie Ernaux. Pour Anne-Lise Blanchard, c’est aussi, par-delà les blessures de l’existence, dans la ferveur de l’instant, infuser la joie et les larmes dans l’encre.

Michel Ménaché

D.R. Texte Michel Ménaché

Pour Terres de femmes

 

Extrait de « Grappillage » dans n°34 de « Phoenix », automne 2020

En lisant Anne-Lise Blanchard (Les jours suffisent à mon émerveillement, aux éditions unicité, et Le bleu violent de la vie, chez Orage-Lagune-Express) je découvre des proses poétiques ou des poèmes en prose qui administrent, justement, de vraies leçons de vie. Le premier titre annonce la sorte d’émotion dont on est assailli en découvrant les étapes d’une vie de femme, depuis l’enfance jusqu’à l’âge mûr : jeux premiers, attachement aux parents, plaisirs de l’amitié puis des rencontres amoureuses, expériences de la maternité, des enfants qui grandissent, un mari qui s’en va, l’aîné qui ne vient plus…  « Aujourd’hui la maison reste dans le silence (…) elle pleure ce qui s’est défait. La joie d’être ensemble, les rituels, les rires. » La narratrice s’efface derrière « Elle », 3e personne du singulier, cependant que mari ou amants s’incarnent à peine dans les « Il » qui leur correspondent. Se déroule un présent qui se feuillette au fil des saisons comme au cours des années. Chaque page, dans la densité et la simplicité de son expression, contient une sorte de petite « nouvelle » attestant que la vie avance selon des étapes nécessaires et prévues. « Le bleu violent » du deuxième titre, me paraît faire allusion aux hématomes qui ont marqué la vie de ses parents, exilés de leur Algérie natale (ce pourquoi Jean-Claude Xuereb, qui connaît bien la question, a écrit l’avant-propos de ce long « Poème »). Ce qui est magnifique, c’est qu’Anne-Lise Blanchard sait parler à tous, et de tous, en ne racontant, avec délicatesse et pudeur, qu’elle-même.

André Ughetto