Extraits

 Copeaux des saisons, Corps Puce, 2011

A l’ombre du figuier

Je recense mes paysages

tableau pour une vie

*

Voussure d’une hanche

sur un drap blanc étarqué

souvenir d’un émoi

*

Couple de gabians

face à la montagne violette

mieux qu’une carte postale

*

A pic des falaises

au delà du romarin

tenir son chapeau

*

Comme oiseaux transis

les bateaux sous la tempête

serrés flanc à flanc

*

La chair de la figue

son duvet lissé du doigt

cède sous nos dents

Copeaux des saisons, p 49, 53, 54, 57, Corps Puce, 2011

Eclats, Eclats d’encre, 2010

Nous guettons un ciel de Magritte

quand le jour est encore bleu pas tout-à-fait noir

*

Le ciel verse un gris épais

Quelle saison

broder aujourd’hui

Noyés

les oiseaux

petits courages

rentrés au terrier

*

Vignes devenues rizières

A contresens du rail

l’un derrière l’autre

ils allaient libres

rassemblés dans leur beauté blonde

offrande du jour

ce couple de chevaux

*

Au petit jour

le jardin déplie ses jambes

en une mélodie

mouillée qui donne

légèreté

de pouliche

Eclats, p 42, 43, 44, 47 – Eclats d’Encre, 2010

Taille en vert

(Photo Jean-françois Bonnin).

Guetter l’immédiat qui nous chavire, même quand le ciel est défleuri. Un air de violon traverse la place porté par des jupes à volants. Un pied se retourne, léger déséquilibre, son dos sourit. Taille en vert citadine, les parasols tout en frémissements réconfortent les terrasses encore en attente.

De la ville bruyante on peut dans le mouvement perpétuel de l’horloge évoquer les objets à consommer, les objets usagés, les objets jetables. On peut aussi, Thésée urbain, suivre un fil qui dort, ignoré, que l’on fait mine de ne pas voir.

*

Chaleur entre les épaules, l’été revient. Les feuilles mouillées s’ébrouent. Je me glisse dans ma peau, je repasse chaque ride. Se sentir réunie.

Une grande jeune fille agenouillée sur le gazon, le corps en tension. De chaque bulle de savon soufflée elle forme un monde nouveau qu »elle s’applique à filmer dans son envol.

Le regard s’accroche à la danse des clavicules au-dessus du bassin houleux.

Taille en vert, La Porte, 2006

Le jour se tait

Derrière les rideaux verts

elle contemple

l’herbe grise

une traîne de voitures en basse vitesse

des éclats de boue

la sérénité d’apparat des charolaises.

Elle finit par

y trouver une grâce.

*

Son histoire l’abandonne

l’eau la vie qu’il appelait

s’est fossilisée

C’est presque sans bruit

qu’il a trébuché

la langue repliée

de ne plus parler

à quiconque.

Le jour se tait,  p 29 et 72

Jacques André Editeur, 2008

Anonyme euphorbe

Il y aurait une vallée

à creuser

un relief à modeler

n’importe n’importe où

pourvu que l’entaille

de l’attente s’entretienne vive

des pans de nous-mêmes affaissés

nous inventons

sans mesure

une déchirure partagée

*

Pin érigé

face au vent

j’ai embrassé l’obscur

fouaillé le feuilleté stérile

des jours à venir

te nommant

t’ emportant dans le silence

d’une plaie nue

traversée par la nuit

D’immobilité nue et rude

dans la lumière

j’ai délaissé le voir-clair

privilège

grandi avec moi

t’implorant

comme un pan de terre

depuis un naufrage

quand les yeux voient beau

Anonyme euphorbe,

Editions Les Carnets du Dessert de Lune,

Préface d’Alain WEXLER, 2009, p. 38 et 49.

Plein Espace Vite

À force de contempler

la houle leur vie

s’érode aux bordures

de granit

à l’étroit des murets

glèbe ocre corps pierreux

chemins figés dans le silence

aller vers la mer

*

Qui étais-tu toi qui vins à Lui

pour l’oindre

sans un dit

mais déjà tu étais toute à Lui

sans mesure

tes sandales

rompaient leurs amarres de paille

et tu voguais

d’un seul allant

vers la plénitude

dans un grand débord de lumière

Plein Espace Vite, Jacques André Editeur, 2005,  p. 29 et 45.

La courbe douce de la grenade

« Il brossait les escaliers en de grands mouvements glissés. Il happait malgré lui des morceaux de vie venus de l’autre côté des portes, voix mêlées de ceux qui s’apprêtaient à commencer la journée, et de ceux qui commentaient cette journée, dans les prés les pentes sont douces et les troupeaux sont calmes. Il hoqueta, ils ne faisaient même pas partie de ce troupeau de bovidés, mais d’un troupeau de fantômes dont on effaçait la trace d’un geste de la main.

Il essora la serpillière, l’étala sur le balai-brosse. Des gouttes de lessive l’éclaboussèrent. Rires de lavande, les rires de ses sœurs qui l’aspergent avant d’essuyer les mains dans le grand torchon grège, lui le garçon, à l’ombre du figuier, à épier les gestes de ses sœurs qui roulent la pâte, l’étalent, la découpent, la garnissent. Sil vous plaît, et son doigt creuse la pâte souple, porte à la bouche la substance moelleuse. Allez Julou, ne te sauve pas, on ne laisse pas deux sous de beurre dans un bol. Il était soulevé par les odeurs de toutes ces filles, il connaissait celle de chacune de ses sœurs, Irène, Adèle, Hélène, Madeleine. C’était comme l’odeur de la terre, une seule odeur qui vous étreint, unique et en même temps fragmentée. L’une plus proche de la vigne, l’autre vous enveloppant des saveurs du potager. L’aînée transportait le fumet des fricassées, la plus jeune sentait le caramel . Et de s’entendre prononcer ces mots : Dieu existe, c’est le jour de la pâte de dattes. Sa langue en apprivoise la douceur avec la rondeur des mots .

Les deux mains croisées sur le manche à balai supportant tout son poids, il fixait le filet d’eau qui dégouttait de marche en marche. Une larme vive brûla sa joue, tenaille au plus profond, vignes irriguées au plus loin de la mémoire, taillées au plus près de la chair, contact rude. Une larme vive brûle sa joue. Il fixe le ruissellement de l’eau, le ruissellement des voix. Il fixe les interrogations jamais prononcées, et la mort surgie de la terre.  »

La courbe douce de la grenade, Cahiers Bleus, 2006,  p.36.

Un jour après l’autre

« Un jour ordinaire de la semaine, ce qui m’est donné là,  dans l’immédiat. C’est ce qui s’impose. Une évidence qui s’inscrit dans les gerçures des troncs, que brosse le pinceau roux de l’écureuil cherchant ce qu’il a enfoui. L’évidence des bourgeons sous leur enveloppe diaphane, des oies faisant dimanche en famille, les yeux pleins de rires de la jeune fille.

Ce qui est là, à saisir par tous les sens. Le mot saisir  suggère le geste du prédateur. Plus juste me semble se laisser emporter, parce que l’on est disponible, dans le désir de se rendre disponible. Se placer dans cet échange : je reçois, je rends. A l’origine du lien.

Ce qui m’est donné, je suis libre de le voir  ou de ne pas le voir, de l’entendre ou de ne pas l’entendre. Selon ce que je choisis, je peux être là simplement. Je suis au monde, du seul fait de ce lien que je choisis. »

Un jour après l’autre,

Editions HENRY, La main aux poètes, 2009, p.13-14

Préface de Jean CHATARD, Vignette de couverture Isabelle CLEMENT

—–

Temps d’avant l’été

quand ce harcèlement

dans son exubérance

de sons mouchetés

vous rappelle à l’enfance

qui trépigne

on ne sait plus bien

si le souvenir

est un bonheur rond

ou cerne de blessure

Avant l’été, pré # carré, 2005

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